logement_10.jpgComment remédier à la crise du logement qui frappe notre pays??

Par Patrick Doutreligne, délégué général de la Fondation Abbé-Pierre

Le logement est devenu un marqueur des inégalités, mais aussi d’injustice. L’évolution des dernières années nous donne le vertige?: en dix ans, plus de 110?% d’augmentation du prix du logement ancien, plus de 85?% du logement neuf, plus de 50?% sur les loyers à la relocation. Le logement est devenu, et de très loin, le premier poste du budget des ménages.

La moyenne (25,7?%) annoncée par l’Insee est trompeuse car elle ne distingue pas les catégories de ménage selon les ressources ou selon le statut de propriétaire, de locataire du parc privé ou du parc social, mais elle ne cache pas l’évolution inexorable, depuis les années quatre-vingt (13?% du budget à l’époque).

Cette situation globale ne permet pas non plus de distinguer les familles les plus en souffrance face à ce développement. Il faut comprendre que ce sont essentiellement les ménages qui arrivent sur le «?marché du logement?» qui subissent le plus cet emballement. Les jeunes qui décohabitent, les couples qui se séparent, les personnes d’âge mûr qui, arrivant à la retraite, cherchent un logement plus petit et mieux adapté, les salariés qui doivent déménager pour raison professionnelle ou parce qu’ils ont perdu leur emploi sont les plus touchés. La société se fragilise, se précarise très fortement, or le monde de l’habitat fonctionne encore avec les codes des Trente Glorieuses?: exigence de revenus supérieurs à trois fois le loyer, de contrat à durée indéterminée pour postuler à une offre de logement.

Le rêve de l’accession à la propriété,soutenu par les pouvoirs publics, ne se réalise qu’aux conditions d’un endettement plus long et d’un effort accru parfois déraisonnable.
logement_11.jpg

L’orientation des décideurs politiques est de nous faire croire que cette évolution est inexorable, que parfois elle est même dans notre intérêt et censée répondre aux aspirations de la majorité de nos concitoyens.

Pourtant, une analyse plus fine et plus critique nous permet de mettre sérieusement en doute ces allégations. Ainsi, la propriété, sous le slogan «?la France de propriétaires?», cache, au-delà des avantages de ce statut, une situation profondément inégalitaire. Avec l’augmentation des prix de vente et les avantages fiscaux accordés à l’acquéreur, cette conception privilégie essentiellement les classes moyennes supérieures et les classes aisées.

La défiscalisation, l’ouverture du prêt à taux zéro à toutes les couches de la population, y compris les plus aisées, creusent en réalité les inégalités et privilégient ceux qui ont déjà du capital ou un apport familial conséquent.

La Fondation Abbé-Pierre, lors de la présentation de son rapport sur le mal-logement en février?2011, comparait le patrimoine des Français?: les 10?% de ménages les moins fortunés disposaient, en 2001, d’un patrimoine moyen de 810?euros contre 656?380?euros pour les 10?% les plus riches?; 1?% des ménages les plus riches possèdent 13?% du patrimoine?; 10?% des ménages les plus riches possèdent 46?% du patrimoine?; 50?% des ménages les moins riches ne détiennent que 7?% du patrimoine… Les bénéfices liés au patrimoine sont cumulatifs et rebondissent dans le temps, de génération en génération, sapant notre socle républicain de l’égalité.

logement_12.jpgLes ménages modestes ont de plus en plus de difficultés pour devenir propriétaires. Ils représentaient 45?% des acquéreurs des résidences principales en 2003, à peine plus de 30?% cinq ans plus tard.

De fait, les ménages les plus pauvres sont de moins en moins propriétaires et les plus aisés de plus en plus. L’ascenseur résidentiel qui a fonctionné dans la période précédente de notre histoire ne marche plus, et la capacité des ménages modestes de passer d’un statut à l’autre s’est considérablement réduite.

Cette profonde inégalité n’est pas inexorable comme on nous le laisse entendre.

Des pays en Europe, des villes en France, par une maîtrise des prix, ont démontré l’intérêt d’une régulation par les pouvoirs publics des prix du logement?; ils ont de plus permis de mener une politique avec des répercussions positives tant sur le pouvoir d’achat des ménages, en limitant le taux d’effort, que dans les perspectives économiques (vis-à-vis de l’emploi) ou écologiques, par une amélioration des conditions énergétiques plus favorables.

Une grande politique du logement plus équitable, moins injuste, plus porteuse d’espoir, en termes de travail et de justice sociale, est possible.
logement_13.jpg

C’est dans ce sens, avec des propositions concrètes, que la Fondation Abbé-Pierre appelle à une mobilisation générale pour le logement afin que les programmes des prochaines échéances électorales de 2012 intègrent la résolution de la crise du logement comme une priorité de notre société.

L’indignation est forte mais maintenant il faut passer à l’action. L’Abbé Pierre, de son vivant, nous exhortait à crier face aux injustices mais aussi à présenter des propositions pour sortir de la seule plainte qui ne rend pas les gens acteurs et responsables.

Produire suffisamment de logements accessibles partout où les besoins existent, réguler les marchés et maîtriser le coût du logement pour défendre le pouvoir d’achat des ménages, lutter pour moins d’injustice et plus de solidarité, construire une ville équitable et durable, c’est un impératif pour vivre ensemble?: voilà le contrat social que nous proposons à nos concitoyens et aux responsables politiques.