ou comment les lois sur l’immigration fabriquent des sans papiers et des travailleurs clandestins

Mercredi 14 octobre, 6h15 du matin devant la sous-préfecture de Sarcelles …

Il fait encore noir et le froid est glacial en ce petit matin d’automne… Le long de la grille, sagement rangés entre deux alignées de barrières, ils attendent… une dizaine de personnes seulement aujourd’hui ! C’est très peu, la dernière fois, la queue s’étirait sur une cinquantaine de mètres, hommes et femmes, jeunes enfants, bébés endormis dans leurs poussettes.

J’accompagne pour la cinquième fois « Gabriel », ressortissant étranger hors communauté européenne, dans sa quête désespérée de papiers lui permettant de rester et de travailler en France.

Gabriel est arrivé en France il y a trois ans. Tombé amoureux du pays (et non d’une française, ce qui lui aurait peut-être facilité les choses…), il décide de rester… Après une année de travail pour un ministère (temps partiel et salaire de misère), il voit son CDD renouvelé pour un an et croit, comme on le lui promet, pouvoir décrocher un nouveau contrat plus définitif. Mais en fin d’année, le verdict tombe : Gabriel est sans travail, il ne peut donc pas non plus prétendre au logement qu’il avait réussi à obtenir. Heureusement, il est économe et des amis français l’hébergent. Débrouillard et entêté, il se met à la recherche d’un emploi : maîtrisant parfaitement le français en plus de sa langue maternelle, diplômé, il trouve sans trop de soucis, une entreprise qui lui propose de l’embaucher. Promesse d’embauche en poche (un poste qu’aucun français n’est susceptible d’occuper… c’est la loi), il présente à la sous-préfecture un dossier complet.

Naïfs, nous arrivons à 8h30, heure d’ouverture des lieux. Grave erreur : une file interminable s’étire déjà à la porte ; nous patientons deux longues heures et au moment où nous allons enfin franchir les grilles… on vient nous signaler qu’ « il n’y a plus de tickets », ce qui, traduit par un de nos compagnons d’infortune, signifie que plus personne ne pourra aujourd’hui accéder à l’accueil, qui délivre le précieux »ticket » qui permet, lui, de patienter peut-être la journée entière avant de pouvoir expliquer son cas et sa demande… Vous me suivez ? Il faudra revenir demain » avant 8h30 « nous précise-t-on, mais cela, nous l’avions déjà compris…

Attentes interminables, dehors puis à l’intérieur de la sous-préfecture , informations contradictoires, demandes incessantes de nouveaux documents, renvoi sur d’autres administrations au fonctionnement toujours plus obscur, services qui ne reçoivent jamais le dossier …. Nous avons connu tout cela à chaque nouvelle démarche. Ce matin, on vient de nous annoncer que le précédent délai de deux mois pour obtenir l’autorisation de travailler se transformera en trois ou quatre. La promesse d’embauche de Gabriel expire début novembre : sans papiers, pas d’emploi, mais sans emploi, impossible d’obtenir des papiers. Alors, comme tant d’autres, lassé d’attendre une régularisation improbable, Gabriel est devenu travailleur clandestin : il cotise et paiera des impôts, mais travaille dans l’illégalité. Son patron se frotte les mains, le paie peu et le fait trimer beaucoup.

Gabriel a de la chance : il maîtrise le français et les arcanes de l’administration, possède un ordinateur et a un bon niveau de formation. Et les autres ? Ceux avec qui nous faisons la queue devant la sous-préfecture ? Ceux qui n’ont pas Internet pour télécharger les documents qu’on leur demande ? Ceux qui n’ont pas de voiture pour arriver à cette préfecture si mal desservie par les transports en commun ? Ceux qui doivent prendre des jours de congé à répétition parce qu’ils sont arrivés très tôt mais trop tard pour le « ticket » ? Ceux qui sont perdus devant les complications de l’administration française ? Ceux qui doivent réexpliquer à chaque fois leur situation car ils n’ont jamais affaire à la même personne ? Comment perçoivent-ils la France, terre d’asile et d’accueil ? DSC00044.JPG