Les traditionnelles réunions de quartier viennent de se tenir dans les cinq quartiers de notre « belle commune ». Après avoir assidûment fréquenté ces assemblées, je suis dorénavant à même de vous en dévoiler les règles, certes non-écrites mais scrupuleusement respectées par tous (sauf par les sauvages du Front de Gauche).

Il est admis que les élus de l’opposition municipale assistent aux réunions de quartier. Il est admis aussi qu’ils gardent le silence. Madame le Maire est en général assez aimable pour citer leur nom en début de séance et les présenter en précisant leur étiquette politique. Elle se gardera d’annoncer la sienne, car tout le monde sait que Madame le Maire est au-dessus de l’agitation politique. Les élus du PS acquiescent silencieusement à cette organisation. Les élus Front de Gauche sont beaucoup plus indisciplinés mais tout le monde sait que ce sont des nord-coréens, de surcroît atteints de maladies exotiques, comme Madame le Maire l’a fort judicieusement fait remarquer en réunion. Rares sont donc ceux qui les écoutent attentivement et personne ne se risquerait à les approuver… publiquement.

Madame le Maire annonce en introduction que la ville vient d’obtenir sa première/deuxième/troisième fleur. Personne ne pouvant sérieusement contester qu’il s’agit d’une excellente et fondamentale nouvelle, l’assistance applaudit et l’ambiance est détendue pour le reste de la soirée.

Les réalisations municipales sont ensuite présentées à l’assemblée par des techniciens très avertis et munis d’un « power point » tout à fait bien rodé. Affaire de spécialistes, belles photos et discours flatteur : il ne viendrait donc à l’idée d’aucun spectateur de contester qualité, coût ou pertinence des projets. Ces réunions portent le nom officiel d’« assemblées consultatives ». Evidemment, les projets présentés ici ne font l’objet d’aucune consultation. Ils sont en cours de réalisation ou tellement avancés qu’il serait impossible de les modifier ne serait-ce que modérément. Personne n’a l’outrecuidance de le faire remarquer. Et puisque ces dossiers sont parfaits (voir plus haut) que pourrait-on d’ailleurs leur reprocher ?

Madame le Maire répond ensuite elle-même aux questions des habitants.
Tout à fait exceptionnellement, un adjoint peut être autorisé par Madame le Maire à compléter la réponse qu’elle a apportée. Ceci se produit très rarement, puisque Madame le Maire possède toujours la bonne réponse.
Il est malvenu de déborder du cadre étroit des questions à Madame le Maire. Donner son avis est par exemple une incongruité. Vouloir diffuser une information qui n’aurait pas été donnée par Madame le Maire elle-même est une faute de goût.
Les questions communément admises en réunions de quartier sont les suivantes :
- La propreté des trottoirs et la mauvaise éducation des chiens (des voisins)
- Le mauvais état des trottoirs (et particulièrement celui devant chez moi)
- Le stationnement gênant des véhicules (du voisin) devant chez moi
- La prolifération des pigeons (nourris par mon voisin)
- La recrudescence des cambriolages. Les chiffres restent inconnus mais le sentiment d’insécurité est en augmentation constante. Et que fait la police ?
En général, la police est présente et explique qu’elle fait son travail du mieux possible et les citoyens partent rassurés. Madame le Maire répond aux problèmes de stationnement et voirie en indiquant qu’elle va envoyer les services municipaux sur le terrain.

Parfois un habitant zélé ou qui a une demande particulière à présenter au Maire fait spontanément l’éloge de la gestion municipale. Madame le Maire répond modestement que son seul objectif est d’agir pour qu’il fasse bon vivre dans notre belle commune. L’assistance manifeste alors son accord en applaudissant. Qui pourrait mal vivre dans notre si belle commune ?

Il est considéré comme grossier d’aborder des problèmes concernant l’ensemble des habitants ou relevant de questions plus complexes que la voirie ou le fleurissement de la ville. Il est totalement hors de propos d’émettre une quelconque réflexion politique car on ne fait pas de politique en réunion de quartier. Tous les habitants savent, sauf les sauvages du Front de Gauche, que la politique est une vilaine chose qui ne concerne pas la conduite de la ville. J’ai bien vérifié dans le dictionnaire que le sens originel du mot est : « qui a rapport aux affaires publiques » mais j’hésite à parler étymologie devant une assistance essentiellement préoccupée de problèmes de voirie.

Toutefois, cette année encore, quelques citoyens non avertis ou particulièrement téméraires se sont risqués à émettre des avis discordants dans cette belle harmonie.
Un parent d’élève a de façon fort impertinente interrogé Madame le Maire sur l’indispensable rénovation du lycée, établissement dégradé au point que les fenêtres tombent parfois dans la cour. Cet insolent a fait allusion au fait que Madame le Maire est aussi conseillère régionale, et peut donc agir pour un avancement rapide du dossier. Madame le Maire se dit fort attentive aux problèmes du lycée mais fait remarquer qu’elle appartient à l’opposition du Conseil régional et que son travail est donc particulièrement difficile. Je songe que je suis aussi dans l’opposition mais que personne n’a jamais compati à mon triste sort. Je dis « triste » car Madame le Maire est parfois assez dure avec sa propre opposition.
A la question d’un autre inconscient (un deuxième ? Serait-ce une bande organisée qui aurait échappé à Madame le Maire ?) sur la suppression des EVS qui aident à la scolarisation des enfants handicapés dans les écoles, Madame le Maire (UMP) rappelle que c’est une décision du gouvernement (UMP). Elle n’est donc pour rien dans l’affaire. Les habitants présents ont compris que la question était sous-tendue d’insinuations politiques et qu’elle a déplu à Madame le Maire. A la deuxième question posée par le même individu, ils soutiennent Madame le Maire en applaudissant, ce qu’ils sont capables de faire très bien, alors que parler dans le micro est un exercice beaucoup plus ardu et risqué. (*) Que la question abordée alors soit grave car touchant des enfants à qui Madame le Maire refuse l’accès aux services municipaux au prétexte qu’ils sont « persona non grata » sur la commune est un détail. La réunion a assez duré et Madame le Maire donne le signal du départ en souhaitant de bonnes fêtes à tous, sauf aux parents desdits enfants, mais quelle importance…

J’ai cité Madame le Maire à de nombreuses reprises. Vous aurez compris qu’elle joue un rôle essentiel dans notre belle commune et qu’elle aime contrôler elle-même la plupart des dossiers municipaux.

(*) La pratique de la démocratie est un exercice complexe auquel nous sommes peu habitués. Loin de moi donc l’idée de jeter la pierre aux personnes qui font la démarche de participer aux réunions de quartier. Elles sont parfois trop préoccupés par le problème particulier qui leur tient à coeur pour entendre d’autres questions peut-être plus fondamentales. D’autres n‘osent pas intervenir à contre-courant du discours consensuel, ni contrarier Madame le Maire. Enfin, la majorité des mécontents de la politique de Madame le Maire ne fréquentent pas ses réunions. Sont-ils trop conscients que le jeu est fait d’avance ? Ou trop peu conscients de la force qu’ils pourraient représenter ? La force des faibles, celle qui amorce parfois des transformations sociales ….

« Les transformations sociales n’aboutissent pas par la faiblesse des forts mais par la force des faibles », a écrit Rosa Luxembourg en 1919.