« La mémoire trouble », c’est le titre de la « une » de « L’Humanité » du 9 novembre 2012 au sujet de la décision de François Hollande et du gouvernement Ayraud de maintenir, le 11 novembre, une commémoration commune de toutes les guerres qu’avait décidée Nicolas Sarkozy il y a un an. Trouble, vraiment ? Si le manque patent de conscience de l’Histoire dont fait constamment preuve Nicolas Sarkozy permet, à la rigueur, d’utiliser cette expression au sujet de sa décision, il n’en est rien, je crois, à propos de celle de l’actuel pouvoir politique.

Ne nous y trompons pas. Certes, la loi promulguée ce printemps ne supprime pas les autres commémorations ; certes, elle fait du 11 novembre le jour de la « commémoration de tous les morts pour la France » et rien de plus. Rien de plus, en apparence seulement. Comment ne pas voir qu’après des tentatives antérieures plus directes et qui ont échoué, Nicolas Sarkozy ne faisait qu’entamer un
processus ?

La mémoire de la plupart des hommes et des femmes d’aujourd’hui sera vraiment troublée – le mot est faible – par une commémoration fourre-tout où seront confondues la grande boucherie de 14-18 qui engloutit l’Europe au profit des intérêts des grands possédants, les guerres coloniales dont l’objet était la tentative illusoire de maintenir l’asservissement de peuples autrefois conquis, les interventions armées sur des « théâtres extérieurs », en passant par la Seconde Guerre Mondiale.

Ne serait-ce pas précisément la mémoire de la guerre de 39-45 que ces gens veulent faire peu à peu disparaître de la mémoire du Peuple ? En mêlant (en emmêlant !) la commémoration de toutes les guerres, on les réduit toutes aux campagnes militaires – qu’elles furent, certes – mais on occulte ainsi, bien opportunément pour certains, leurs tenants et aboutissants. Nos livres scolaires n’ont déjà que trop tendance à laisser croire que les guerres – comme d’autres événements historiques d’ailleurs – se sont déclenchées à un moment, comme cela, sans bien en expliquer les raisons, et qu’elles ont pris fin quasiment de même. L’unification de leur commémoration ne pourra qu’entretenir cette confusion et détériorer davantage encore la conscience historique déjà tellement atteinte chez nos enfants – et même chez tant d’adultes !

Jusqu’à présent, les gouvernements qui tentaient de noyer parmi d’autres célébrations la commémoration de la Seconde Guerre Mondiale étaient de droite. Le premier à oser fut Valéry Giscard d’Estaing, et l’un des premiers gestes de François Mitterrand et Pierre Mauroy fut de rétablir le 8 mai comme jour férié. Aujourd’hui, un gouvernement « de gauche » inscrit ses pas dans ceux de son prédécesseur, bien de droite lui. Il va même plus loin en voulant associer 1914 et 1944 dans un même mouvement commémoratif à l’occasion du centenaire, l’an prochain, de la Première Guerre Mondiale. Commémorer ensemble le début d’une guerre en 1914, et la libération de la France en 1944 qui ne fut même pas la fin de l’autre, quel non-sens !

Nous ne nous étendrons pas ici sur les spécificités bien connues de la guerre de 39-45 qui vit le génocide des juifs et des tziganes, le massacre de millions de chinois par les armées japonaises, la première utilisation de l’arme nucléaire (et, souhaitons-le, la seule). Cela suffirait à interdire de confondre sa commémoration avec d’autres. Mais ce n’est sans doute pas, j’espère, ce qui gêne un gouvernement socialiste. La Seconde Guerre Mondiale a aussi, et sans doute à cause de cela, ceci de remarquable qu’elle a fait voler en éclat les regroupements politiques – pas seulement en France d’ailleurs : les deux camps qui se sont finalement opposés ont rassemblé, de chaque côté, des personnes issues de toutes opinions et engagements politique, de la base au commandement. Si Vichy a dès le début essentiellement rassemblé des gens de droite (Laval, Darnand, la liste est si longue !) ou issus de la gauche mais l’ayant depuis longtemps quittée (Doriot, par exemple), ont rejoint Londres très rapidement aussi bien des personnalités de gauche comme René Cassin, Pierre Cot (éconduit par de Gaulle mais qui lui offrit ses services), que de droite voire d’extrême droite comme André Dewavrin (Passy, chef du BCRA), le colonel Rémy… Voilà qui gêne peut être les esprits simplistes ou manichéens, mais nous voulons bien croire que là n’est pas le problème pour le pouvoir actuel.

Pourquoi, alors, François Hollande ne revient-il pas sur la loi votée à l’initiative de Nicolas Sarkozy, alors qu’il y a un an il affirmait n’y être pas favorable ? Pourquoi enfonce-t-il même le clou avec la « mission des anniversaires des deux guerres mondiales » ?

Ce qui dérange grandement nos gouvernants actuels, c’est à notre avis l’avancée sociale que représente aujourd’hui encore le programme du Conseil National de la Résistance : sécurité sociale (assurance maladie, retraite, allocations familiales), droits des travailleurs (délégués du personnel, comité d’entreprise), programme qu’avant même la fin de la guerre le gouvernement provisoire présidé par de Gaulle a commencé à appliquer. C’est peut-être même aussi oublier l’héritage qui subsiste dans la constitution de 1958, de celle de 1946 dont le préambule, repris dans celui de la constitution actuelle et donc applicable aujourd’hui encore, dit : « Tout bien, toute entreprise, dont l'exploitation a ou acquiert les caractères d'un service public national ou d'un monopole de fait, doit devenir la propriété de la collectivité. » La mémoire de la Seconde Guerre mondiale, c’est aussi cela.

Or, le « dé-tricotage » de toutes ces conquêtes des travailleurs ne date pas de 2002, il avait déjà été bien entamé par le gouvernement Jospin lorsque, voulant mettre en place les 35 heures en ménageant la chèvre et le chou, Martine Aubry a fait au patronat des concessions permettant, sous prétexte d’accords sur la réduction du temps de travail, de revenir sur tel ou tel acquis de la Libération. C’est aussi le gouvernement Jospin qui a continué les privatisations des services publics entamées par ses prédécesseurs. Nous comprenons bien que le rappel régulier des avancées de 1944-1946 n’est guère agréable à des dirigeants « socialistes » qui s’apprêtent en ce moment même à les détruire davantage.

Car tout se tient. Voyez : partant d’une commémoration évoquant plutôt dépôts de gerbes, discours et défilés, nous arrivons vite aux questions cruciales posées par la situation économique et sociale et par la manière dont le pouvoir politique actuel imagine qu’il les résoudra. Cette affaire de la commémoration commune des morts de toutes les guerres n’est donc pas anodine. Elle fait partie d’un processus entamé depuis longtemps qui conduit peu à peu à faire oublier leur histoire aux Français. Diminution voire même disparition des cours d’histoire dans l’enseignement secondaire, confusion entretenue dans les commémorations, tout cela aboutira, si nous n’y prenons garde, à faire de nous des gens qui ignorent d’où ils viennent et comment ils sont là. Il sera bien plus facile ensuite de nous mener par le bout du nez…

Stéphane Hessel a bien raison de nous remémorer le programme du Conseil de la Résistance. Protestons énergiquement contre le maintien de la loi Sarkozy et la mise en place de la mission des anniversaires ! Accepter cela, c’est, de fait, accepter tous les reculs des droits sociaux que nous subissons depuis bientôt vingt ans en tolérant que l’on nous les fasse oublier eux-mêmes. C’est accepter que notre économie soit toute entière soumise aux seuls intérêts financiers par une politique économique, contestée par la droite uniquement parce que, faute d’avoir été reconduite au pouvoir, elle ne peut plus l’appliquer elle-même.

Gardons la mémoire bien nette pour voir nettement où nous allons.

François-Patrick Doroszlaï
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